Thursday

L’Amérique par le petit bout de la lorgnette

A 43 ans, Antoine de Maximy a dormi à peu près partout. En Somalie, en Thaïlande, au Niger. Dans des cases, sur la plage, à l’arrière de pousse-pousse. On pensait avoir tout vu, tout entendu de lui. On n’avait pas complètement tort.
Pour son nouveau numéro de clown itinérant, l’homme-caméra s’est fixé pour objectif de traverser les Etats Unis d’Est en Ouest. Rien de très original jusque là, sauf qu’il n’a, comme à son habitude, ni voiture, ni vélo, ni envie de dormir à l’hôtel. Il a même décidé de squatter en fin de périple le lit à eau king size d’une star hollywoodienne. Alors, y arrivera, y arrivera pas ?
Pour connaître la réponse, il vous faudra d’abord survivre aux deux mois que dure le voyage fictif avec de Maximy. Tantôt juché sur son épaule, tantôt au bout de son bras, l’œil du spectateur est baladé sans relâche. Il doit en plus supporter le sourire crispé et le polo rouge vif du héros. Epileptiques, s’abstenir.

Scènes de vie

A chaque ville traversée correspondent une ou plusieurs rencontres. Et à chaque rencontre, une anecdote. Il ne faudrait pas que le public s’ennuie. A New-York, ce sera donc un acrobate nonagénaire. En Louisiane, un rescapé de l’ouragan Katrina. En Arizona, une Indienne navajo un peu paumée… Bref, tout ce beau monde compose un kaléidoscope déroutant et passionnant d’une Amérique souvent en proie au doute.
Mais c’est là que le bat blesse. L’Amérique que l’on découvre en même temps que Maximy est admirable, pleine de contradictions et de charme, mais elle est tout l’opposé du réalisateur. Lui est arrogant, faussement décalé, rarement sincère. A croire qu’il amplifie ses défauts pour mieux mettre en valeur les Hommes qu’il filme.
Comme un reportage photo qui serait inutilement sonorisé, les commentaires de Maximy viennent ternir la beauté des personnages. Nain gesticulant parmi ces géants du Nouveau Monde, il fait de l’ombre à ces portraits et ces ambiances débordant d’humanité. Baroudeur volubile à l’accent français irréprochable, il s’avère incapable de communiquer avec ses hôtes. Les silences sont subis, gênants. Et quand les mots ne déçoivent pas, ils agacent.

Ego-trip

Le tout ne manque cependant pas d’humour ni d’imagination. La bande originale, savamment mijotée par Béatrice Ardisson, est pétillante et naïve, à l’image du film. La chute est même assez savoureuse. Et certaines scènes sont tellement cocasses qu’elles paraissent directement tirées d’un film. Hollywood n’est jamais bien loin.
On regrette au fond que le réalisateur ne fasse pas de choix clair entre sa folle irrévérence et son désir subliminal de mener une sorte d’expédition ethnologique des temps modernes. Sa réflexion diffuse sur l’hospitalité et la liberté n’est pas sans intérêt ; seulement, elle manque de crédibilité.
Antoine de Maximy, c’est un peu le Christine Angot du documentaire. Convaincu que son histoire en vaut mille autres, il fonde toute son entreprise sur cette inversion des rôles qui fait que l’auteur devient acteur de son propre film. L’audace cède alors la place à l’arrogance, et la curiosité, au narcissisme.
Décembre 2008

Babylon in London

Ce sont de drôles de bêtes qui animent les couloirs du British Museum. Des lions, précisément, de couleur bleue et or, peints sur la brique. Ceux qui ornent les murs colossaux de la légendaire cité de Babylone, acheminés depuis le Pergamon Museum, à Berlin.

Aux murs de la galerie, des tableaux sombres, ésotériques et puissants. Tous représentent Babel, la tour mythologique que les anciens voulurent construire pour rendre hommage au genre humain. Selon la légende, Babylone est une ville infernale, rongée par le vice. Une Sodome en Orient. Parmi ces tableaux se perdent quelques allégories de la luxure, mariant comme il se doit les femmes, le sexe et le vin...

L’atmosphère du lieu est solennelle et déroutante. Une question persiste : Babylone a-t-elle vraiment existé ? Les vestiges de l’édifice et les maquettes archéologiques en attestent. Vus de près, ces monstres de pierre de deux mètres de large impressionnent.

Au delà du mythe, la cité mésopotamienne, disparue au deuxième siècle après JC, abrite d’innombrables fantasmes, moraux ou esthétiques. On la voit ici représentée en bande dessinée noir et blanc, mais aussi en World Trade Center multicolore ou encore en pyramide de chaussures façon Paul Klee.

La lumière tamisée laisse deviner, plus au fond, une série de caractères cunéiformes gravés dans la pierre. Des inscriptions qu’on croirait coulées dans du sable et sculptées par le vent. Les courbes saillantes des caractères défient les lois de la géométrie. La conservation de l’objet est admirable, sa grâce est surprenante.

Au détour d’une salle, on aperçoit finalement une créature imaginaire en bas relief. C’est une sphinge à tête de serpent et pattes d’aigle. Elle marche, divine et menaçante.

Les visiteurs s’en vont troublés. Derrière une vitrine, au centre de la pièce, ils jettent un ultime regard à un édifice étrange, maquette d’un style archéologique perdu. Avec sa surface crénelée et ses escaliers de marbre, cette pyramide semble est à peine réelle. Perdue à tout jamais, c’est un vestige unique d’éternité.

Décembre 2008

Wednesday

LU et APPROUVE. Francis Mizio, de Bibliobs.com

"(...) Non: je ne raconte pas n’importe quoi, simplement: «Tout est vrai parce que j’ai tout inventé», écrivit Vian. Le réel et la fiction ne sont pas deux choses distinctes: cessez je vous prie de croire cela et raccrochez fermement le téléphone si on vous appelle pour vous le seriner au lieu de vous placer une cuisine aménagée. La réalité n’est qu’une question d’imagination (les Irlandais disent qu’elle est une hallucination due au manque d’alcool, un particularisme local sans doute). J’en veux pour preuve ce qu’a fait ce prêtre brésilien («Courrier International» n°913 du 30 avril) qui s’est envolé à 6.000 m d’altitude suspendu à une grappe de 1000 ballons multicolores gonflés à l’hélium. On a retrouvé les baudruches flottant sur la mer, ratatinées comme un texte de la nouvelle chanson française, mais toujours pas l’homme de Dieu, ni ses GPS et téléphone portable. 15.000 fidèles en seraient affligés."

Pour lire la totalité de l'article:
http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/vis-comica/ou-se-cache-le-tueur-de-chanteurs-francais
Mai 2008

Friday

SOCIETE. Pédophiles, chômeurs, consanguins… Pourquoi ils nous fascinent

Deux années, deux catégories, deux cartons. 2007, Muriel Barbery défie les lois de la gravité littéraire en vendant plus de 700 000 exemplaires de son « Elégance du hérisson », un portrait piquant d’une concierge bougrement érudite. 2008, rebelote, au cinéma cette fois. Les Ch’tis partent en vadrouille et torpillent le record du plus grand nombre d’entrées enregistré pour un film français. Un point commun aux deux œuvres : une certaine fascination pour la « beauferie », un tendre mépris des élites, bref, une réhabilitation à mots couverts de la « France d’en bas ».
Des antihéros pourtant, la littérature et le cinéma en ont connu d’autres. Il suffit de plancher quelques instants sur l’œuvre de Flaubert (tout le monde se souvient de la casquette en lapin de Charles Bovary…), de Beckett ou de Milos Forman (Salieri, génie de médiocrité…) pour comprendre qu’il n’est point besoin d’être héroïque pour être digne d’intérêt. Mais c’est peut-être justement là que le bas blesse.
En effet, la niaiserie plus ou moins savante des personnages qu’incarnent tantôt la concierge Renée, tantôt Dany Boon (aka Antoine Bailleul) sont avant tout des ressorts comiques propres à créer des tensions où la parole et le geste interviennent comme des détonateurs. Impossible de résister à leurs moqueries, même bienveillantes, quand on pense aux gaffes de Philippe Abrams (le supérieur hiérarchique de Bailleul) ou aux railleries de ladite Renée. Mais voilà, le fait est qu’une fois le mot « fin » arrivé, il ne reste plus grand-chose. Au mieux, un souvenir ému. Au pire, la franche sensation de s’être fait arnaqués.
De tels succès laissent perplexes, et nécessiteront sans doute quelques années avant d’être totalement éclaircis. A moins que leur caractère anecdotique ne reprenne finalement le dessus. Car il semblerait somme toute un peu paradoxal de compter parmi les « chefs d’œuvre » des productions qui, par définition, nient toute hiérarchie (sociale, culturelle) et confortent finalement les idiots dans leur idiotie, les « savants » dans leur mépris de l’inculture. Non pas que l’on doive pleurer sur les difficultés que connaissent nos chères élites bien-pensantes, mais qu’au moins, on puisse trouver regrettable que la culture dite « populaire » soit à ce point passéiste et revancharde. Après le « syndrome Amélie Poulain » d’une France déréalisée qui ne vit qu’au travers des autres, nous voilà maintenant devenus nostalgiques des corons. De quoi « brailler » un bon coup.
Mai 2007

SOCIETE. Capri, c'est fini

D’abord. D’abord… Il y eut un certain été 1936. Pour la première fois de son histoire, la France allait découvrir les joies (un peu arides) des congés payés. Foin des bocks et de la limonade, les Français s’étaient découvert une nouvelle passion : la glande ; et un nouveau lieu de pèlerinage : Palavas-les-Flots.
Et puis il y eut la guerre. Et avec elle, pêle-mêle, le Général de Gaulle, la télévision en couleur, la « ménagère », la Grande Motte, la pilule, la dépression. Images d’une France un brin ankylosée, qui peinait à regarder plus loin que le bout de son pare-brise.
Depuis, la France a quand même fait un bout de chemin. Premier pays touristique au monde, elle en profite chaque été pour repeupler une bonne partie de l’Europe avoisinante, et plus si affinités. Echange de bons procédés qui rappelle dans le même temps que la France sait exporter autre chose que des sans-papiers…
Ainsi donc, à l’heure des compagnies aériennes over low cost, des bikinis transparents et des boussoles électroniques, comment arriver à fuir cette population franchouillarde qui vous a tant de fois donné des envies génocidaires ? Et surtout, quel exotisme sera susceptible de –vraiment- vous toucher, une fois la patrie désertée ?
Si d’un point de vue analogique, toute mode est fille d’une autre mode même lointaine, alors il est possible de déceler dans certaines destinations fétiches d’aujourd’hui des chromosomes communs aux « rêves d’ailleurs » d’antan : la Mongolie pour les enfants de Mai 68; le trekking himalayen pour les nostalgiques de la randonnée transalpine ; le Wyoming, pour ceux du Connemara...
C’est une évidence, la France est has been. Bardot ne montre plus ses gambettes à Saint-Trop’ comme dans les films de Vadim ; Deauville est un pâle copier-coller du VII° arrondissement de Paris, et Capri, force est de constater qu’il en reste à peine un refrain. Nous avons beau changé d'utopie, de "non-lieux" pour parler étymologiquement, il arrivera bien un jour où nous n'aurons plus rien à nous mettre sous la dent.
Notre soif de « décentrement » n’est décidément pas sans écueils. Impuissante à rapprocher durablement les hommes, la mondialisation les a d’abord éloignés d’eux-mêmes. Pas étonnant dans ce contexte que le film très « terroir » de Dany Boon ait séduit une si grande partie de la population. "Bievenue chez les Ch'tis" a au moins ce mérite de voir les choses en grand, même en étant tout petit. Car le vrai snobisme aujourd’hui, c’est de fuir la pauvreté chez soi pour aller convoiter celle des autres, ailleurs. Triste tropisme.

Mai 2007